Je suis fils et petit fils de vignerons, mon cousin est viticulteur. Je veux m'exprimer non pas en tant que technicien de la viticulture car ce n’est pas de ma compétence mais en tant que
languedocien d’origine et occitan. Je suis affligé et ulcéré par le communiqué du CRAV, ses méthodes inspirées des clandestins corses (cagoules, conférences de presse clandestine et actes de
violence destructrice. D’abord l’emploi de l’expression : « peuple vigneron » me paraît ambiguë. Il n’y a pas de peuple vigneron pas plus qu’il n’y a de peuple languedocien au sens strict du terme.
Il y a, oui, un peuple occitan qui officiellement n’existe pas dans la République française. D’autre part, la révolte des vignerons languedociens de 1907 à laquelle le CRAV se réfère appartient à
l’histoire et la situation de la viticulture languedocienne aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’il y a un siècle. Aujourd’hui le Languedoc ne se réduit pas à la vigne. Il s’est beaucoup
urbanisé et le poids de l’agriculture y a beaucoup diminué, comme dans l’ensemble de l’hexagone d’ailleurs et dans les pays voisins. La viticulture languedocienne subit de plein fouet les effets de
la mondialisation et notamment de la concurrence acharnée sur le marché international du vin. Elle subit aussi les effets de la politique viticole de la Commission européenne, du gouvernement
français et du monde du négoce. Face à ces différents acteurs, les vignerons connaissent des fortunes diverses. Si partout des efforts ont été réalisés pour améliorer la qualité du vin produit,
certains s’en tirent très bien, d’autres non. Mon cousin fait partie de la première catégorie. Certains de ceux qui ne s’en tirent pas, à mon sens une petite minorité, ont choisi de casser pour se
faire entendre, dénonçant la mafia du négoce et de la grande distribution. Ils viennent de lancer un ultimatum d’un mois au nouveau Président de la République à qui ils demandent, ni plus ni moins,
de faire monter les cours du vin. Cette attitude est ridicule. Comme trop de nos compatriotes occitans aliénés de génération en génération, ils attendent tout de l’Etat, notamment qu’il garantisse
un niveau de vie décent dans l’activité qu’ils ont choisie. C’est le sens de leur mot d’ordre dans notre langue : « Volèm viure de nòstre mestièr ». Ils se trompent tout bonnement d’époque. Nous
sommes en 2007 dans une économie mondialisée de type capitaliste où règnent la loi de l’offre et de la demande et la concurrence dans la viticulture comme dans les autres secteurs d’activité. Il
n’est donc pas scandaleux de trouver dans les grandes surfaces des pays européens et chez nous des vins de diverses provenances. Après tout, ce sont souvent des Occitans qui ont contribué au
développement de la viticulture en Californie, en Australie etc. S’adresser à Sarkozy est légitime si on ne pose pas un ultimatum mais il faut bien voir que le gouvernement français n’a pas le
pouvoir de faire monter les cours du vin. N’y a-t-il pas un examen de conscience à faire chez ces partisans de la violence ? Se posent-ils seulement la question de l’image qu’ils donnent de la
viticulture dans l’opinion au niveau national et régional ? Toutes les personnes à qui j’ai parlé de ce communiqué dans le village languedocien du biterrois où habite ma mère ont très vivement
dénoncé les méthodes du CRAV (Ils en ont été victimes quand le SuperU du village a été saccagé par un commando l’an dernier). Si le vin ne se vend pas, c’est pour une multitude de raisons.
J’observe que ceux qui produisent des vins plutôt haut de gamme comme mon cousin dans le Faugère, n’arrivent pas à satisfaire la demande. Et les autres ? Quand on est vigneron, on doit être aussi
chef d’entreprise et commercial à moins de confier ce rôle aux coopératives dont certaines ont fait des investissements somptuaires et peu judicieux. Il faut trouver des marchés nouveaux et offrir
des prix compétitifs. Ce n’est pas impossible puisque, par exemple, l’Asie consomme de plus en plus de vin. Il faut aussi, quitte à se faire violence, adapter son produit aux goûts nouveaux des
consommateurs internationaux. Si le consommateur veut du grenache, il faut lui en offrir. S’il veut du vin mélangé à un autre produit ou avec un degré plus faible ou du jus de raisin ou d’autres
produits dérivés du vin, il faut les lui vendre. S’il faut faire des chambres d’hôte avec visite du vignoble, repas et dégustation, pourquoi pas ! Il faut être inventif
En dernier lieu, si on ne trouve pas de solutions pour vivre de la viticulture, au lieu d’attendre une rente du gouvernement, il faut faire autre chose. Est-ce à dire qu’il n’ y a rien à attendre
du gouvernement ? Bien sûr que non. La consommation de vin n’a fait que baisser dans l’Etat français ces dernières années. Elle pourra remonter un peu si le gouvernement assouplit la loi Evin, met
de l’ordre dans le négoce et exerce des pressions sur la grande distribution. Mais son action n’aura qu’un effet relativement marginal et ceci pour une raison bien simple : vu de Paris, les
intérêts de la viticulture languedocienne ne pèsent pas très lourd et encore moins vu de Bruxelles où on se préoccupe surtout de réduire la production par l’arrachage. Si la Région
Languedoc-Roussillon avait autant de pouvoirs que la Généralité de Catalogne en Espagne, par une simple question de proximité entre le lieu du pouvoir et les administrés, peut-être pourrait-elle
mieux défendre les intérêts de la viticulture languedocienne.
Dans tous les cas, les « maquisards », dont on peut comprendre le désespoir, font fausse route et se marginalisent en choisissant la violence pour se faire entendre. Ils étaient 800000 à
Montpellier en 1907, combien seraient-ils aujourd’hui, Ne comptez pas sur moi pour défendre l’indéfendable. Il y a mieux à faire pour la viticulture, le Languedoc et l’Occitanie.
Josep Serre
23 mai 2007